Combien de Bouddhas peuvent-ils détruire ?

Photo Michael Kirste (mkirste.de)
Photo Michael Kirste (mkirste.de)

FR
COMBIEN DE BOUDDHAS PEUVENT-ILS DETRUIRE ?

Quand vous vous cramponnez à ce que vous possédez,
Ou vous désirez le peu que vous ne possédez pas,
Et qu’une voix murmure :
Laisse couler,
Car rien ne dure.
C’est le Bouddha qui parle.

Quand sous votre crâne se mélangent
Des pensées incontrôlables,
Et qu’une voix murmure :
Ressaisis-toi,
C’est le Bouddha qui parle.

Quand vos cordes vocales se tendent et s’apprêtent
A lancer une bordée d’injures,
Que vos poings ne demandent qu’à s’abattre
Et qu’une voix murmure :
Calme-toi,
C’est le Bouddha qui parle.

Quand vos doigts vont chercher
Sous la table
Une liasse de billets
Et qu’une voix vous avertit,
C’est le Bouddha qui parle.

Quand vos parcourez en haletant les labyrinthes
D’une vie de fou
Et qu’une voix amusée vous dit :
Perte d’énergie que tout cela,
C’est le Bouddha qui parle.

Quand le monde vous désespère
Et que vous posez un doigt imaginaire
Sur le bouton nucléaire pour tout détruire
Et qu’une voix douce
Vous conseille l’amour comme seul remède,
C’est le Bouddha qui parle.
Qui sait combien il existe de Bouddhas
Dans notre monde surpeuplé
Pour que retentisse chaque jour si souvent cette voix ?
Les spécialistes de sciences humaines qui pourraient trouver là

Matière à enquête universelle
N’ont pas à s’en donner la peine.
Je peux vous donner la réponse illico:
Il y en a plus de six milliards.

Nous sommes plus de six milliards
Qui avons un Bouddha vivant
Logé dans l’infini petit creux de notre cœur.

Dites-moi alors
Ce qu’ils peuvent faire contre pareille multitude
Ces marchands de la haine calculée
Ces techniciens de l’irrationalité

Dites-moi
Que peuvent-ils faire contre six milliards de Bouddhas ?

Dites-moi
Combien de Bouddhas peuvent-ils détruire ?

Octobre 2012
© Olivier Litvine

EN
HOW MANY BUDDHAS CAN THEY DESTROY ?

When you cling to things you have
Or crave a little you don’t
And a voice whispers
Let go
For everything is impermanent
It’s the Buddha speaking

When your mind is a medley
Of wayward thoughts
And a voice whispers
Get a grip on yourself
It’s the Buddha speaking

When your vocal cords are taut and ready
To hurl a volley of abuse
Your fists are itching to fly
And a voice whispers
Take it easy
It’s the Buddha speaking

When your hand reaches
Under the table
For a wad of banknotes
And you hear a cautionary voice
It’s the Buddha speaking

When you are panting around the maze
Of the rat race
And you hear an amused voice tell you
What a waste of energy it is
It’s the Buddha speaking

When you have given up all hope for the world
And place a fantasy finger
On a nuclear button to blow it up
And a gentle voice
Counsels love for all there is
It’s the Buddha speaking

Who can tell
How many Buddhas there must be
In our overpopulated world
For us to hear the voice so often every day?

Social scientists might find it interesting
To conduct a worldwide survey
They needn’t bother
I can give you the answer straightaway
It’s over six billion

There are over six billion of us
Each with a living Buddha
In a tiny yet immeasurable space
Within the heart

Now tell me
What can they do to so many
Those merchants of calculated hatred
Those engineers of irrationality
Tell me
What can they do against six billion Buddhas
Tell me
How many Buddhas can they destroy?

October 2012
© Kaiser Haq

Le contexte du poème
Dans la nuit du 29 au 30 septembre, dans un district du sud du Bangladesh proche de Cox’s Bazar au bord du Golfe du Bengale, des groupes de musulmans ont attaqué une quinzaine de villages bouddhistes, les pillant et détruisant les temples, dont un trois fois séculaire. Dans un contexte échauffé par le film L’innocence des musulmans, le prétexte de ces exactions fut la mise en ligne sur Facebook d’un commentaire négatif sur le Coran par un jeune bouddhiste (qui a immédiatement contesté l’interprétation de ce qui était publié sur sa page). Plus de 300 personnes furent arrêtées et des renforts de police furent envoyés pour éviter que ces violences ne se reproduisent.

Cet événement a causé un grand émoi au sein de la société civile traditionnellement séculière et libérale du Bangladesh. Jugeant les discours politiciens cruellement insuffisants, Kaiser Haq, dont la philosophie de vie est fortement influencée par le bouddhisme, a décidé que seule une prise de position poétique pouvait faire justice à la gravité de ces événements. La structure du poème suit, pour l’essentiel, les huit étapes du cheminement bouddhique. “Combien de bouddhas peuvent-ils détruire?” a été publié le 6 octobre 2012, dans le Daily Star, un des journaux anglophones de référence au Bangladesh. La Règle du jeu a en publié la version française en janvier 2013.

Out-link
http://is.gd/uCY9jU

Rencontre avec Kaiser Haq le 6 juillet à 16h, Bibliothèque Marguerite Audoux (75003)

Marguerite-Audoux

Lecture bilingue anglais/français avec le poète Kaiser Haq et son traducteur Olivier Litvine le samedi 6 juillet à 16 heures.

La bibliothèque Marguerite Audoux vous invite le samedi 6 juillet pour le rencontrer.

Kaiser Haq est lauréat du programme de résidences internationales Ville de Paris / Institut Français aux Récollets.
Bibliothèque Marguerite Audoux
10 rue Portefoin
75003 Paris

Ode au lungi

Militant-du-lungi
Photo Paul La Porte

FR
ODE AU LUNGI
A Shawkat et Baby Osman

Grand-papa Walt*
permets-moi de partager
avec toi mes réflexions

d’abord parce qu’à
chaque fois que je lis

‘en route vers l’Inde’**
et croise

les mots
‘en route vers plus que l’Inde’
je t’imagine

anachroniquement
saisi par l’envie de
pousser au-delà,

et de franchir la ligne d’ombre des frontières
pour te retrouver au Bangladesh.

Récemment, j’ai beaucoup songé
à l’égalité vestimentaire.

Comme nous sommes loin
de cet idéal démocratique!

Quelle hypocrisie!
‘Tous les habits ont les mêmes droits’ -
voilà qui semble incontestable

Même si, de toute évidence, certains
ont plus de droits que d’autres.

Non, je ne critique pas
le costume cravate
devenu obligatoire dans certains lieux ;

celui-ci, comme les bals masqués,
relève de la simple convention.

Je veux parler
de quelque chose de plus essentiel.

Des centaines de millions
d’hommes et de femmes,

du Pacifique à l’Afrique
portent le lungi,

qu’on appelle diversement
sarong, munda, htamain, saaram,

pinon, ma’awaiis, kitenge, kanga, kaiki,
ou encore dhoti.

On le porte jour et nuit,
à la maison et dans le monde.

Réfléchis un peu :
Il est à l’instant ‘t’

Davantage de gens en lungi
que d’habitants
en Europe et aux Etats-Unis.

Essaie donc de mettre un lungi
pour un rendez-vous à la Maison Blanche :

eh bien, même toi, grand-papa Walt,
La démocratie faite homme,
On ne t’y laissera pas y pénétrer.

On t’autoriserait à y entrer si tu
portais un kilt ;
mais un lungi? Pas question.

Et pourquoi donc? – telle est la question
que j’aimerais que l’on se pose.

S’agit-il d’un choc des civilisations?
plus absurde, on ne fait pas -

le kilt, c’est ‘nous’
le lungi, c’est ‘eux’!

Quid également du néo-impérialisme
et de l’hégémonie vestimentaire,

de cette façon qu’ont ces messieurs
à la peau jaune ou brune
et en costume chic
de froncer le sourcil

à la vue de leurs compatriotes
(membres de la famille compris)
vêtus d’un modeste lungi.

L’exception ne fait que confirmer la règle,
comme au Sri Lanka, par exemple, où
le sarong multicolore est tenue de soirée,
ou encore en Birmanie
où les hommes forts du régime
font la queue en lungi
pour accueillir les dignitaires en visite.

Mais il est vrai que la Birmanie sommeille
derrière son rideau de bambou,
demi paria parmi les nations.

Attendons que le lungi se mondialise
et que les grands couturiers se procurent
une nouvelle moisson de patrons.

L’hégémonie envahit aussi l’espace privé:
mon cousin d’Amérique

avait coutume de paresser en lungi
chez lui après le travail -

jusqu’à ce que le fils
honteux du père, se mette à cacher
ce ‘ ridicule vêtement exotique’.

Tout cela est décidément fort déprimant,
mais je ne souhaite pas en rester là.

La situation est désespérée.
Il faut agir.

J’ai décidé de ne pas
me laisser faire.

La prochaine fois que l’on insinue
que je vis dans une tour d’ivoire

Je me proclamerai fièrement
MILITANT DU LUNGI

Amis et amoureux du lungi
formons le parti du lungi, défilons en lungi,

faisons pression sur les grandes marques
pour qu’elles imposent la journée internationale du lungi.

Le jour où le Secrétaire général des Nations Unies
s’adressera au monde en lungi,
Alors Gand-papa Walt, je célèbrerai mon lungi ***
et je chanterai mon lungi.

et ce que je porterai
tu le porteras aussi.

Il est temps que tu te mettes en route
vers plus que l’Inde – vers le Bangladesh -

et que tout en te prélassant en lungi
dans un bungalow sur la plage de Cox’s Bazaar

(dont on déclare ici fièrement qu’elle est la plus longue au monde)
tu regardes 28 jeunes hommes en lungi prendre un bain de mer.

Mais qu’est-ce donc que cette chose-là?
(amis érudits,
je fais ici allusion à Beau Brummell****),

Je répète : quelle est donc cette chose
dont je vous entretiens?

Il s’agit d’un rectangle de tissu,
blanc, coloré, à carreaux ou écossais,
d’environ 1 mètre et demi sur 2 mètres et demi,
plié en deux dans le sens de la longueur

et cousu
de façon à former un cylindre

dans lequel on se glisse
avant de l’ajuster à l’aide d’un nœud coulant

autour de la ceinture -
taille unique pour tous.

Si vous le salissez
en vous asseyant, par exemple,
il vous suffit de le retourner,

et l’ourlet vous sert de serviette
pour vous essuyer les mains

ou la bouche après un rinçage -
vous vous penchez en l’avant

et  amenez vos lèvres au niveau
du bord du lungi, tout en vous assurant bien

que vous ne le relevez pas trop haut,
surtout si vous ne portez
rien dessous.

Une fois que vous l’avez quitté
le lungi peut se plier
et devenir écharpe

Elimé, il a divers usages -
il fait office de torchon à vaisselle, de serpillière
ou de tissu pour couette en patchwork.

Vous pouvez aussi laisser libre cours
à votre imagination

et illustrer avec ce morceau de textile cousu
les supercordes de la Théorie du tout

(voir le livre éponyme,
du vénérable Stephen Hawking).

Si l’on revient aux fondamentaux
Le lungi est une feuille de vigne sophistiquée

Marque de bienséance minimale
pour tout un chacun.

La majeure partie de l’année, quand il est
plaisant de vivre torse nu, vous pouvez vous contenter
De seulement deux lungis,

un pour faire trempette dans un étang,
dans une rivière ou pour nager,

remonté en string -
et que vous quittez ensuite pour mettre l’autre.

Sous un soleil de plomb
Le lungi peut se transformer

En couvre-chef de style arabe
Ou en turban à la sikh.

Quand le temps fraîchi,
Le lungi peut aussi servir de
Poncho improvisé.

Roulé façon string
Il convient aux combats de lutte
Et de kabbadi*****.

Mais sur les terrains de foot ou de cricket
ou quand faut marcher dans l’eau de mousson

C’est à la verticale qu’on le plie
Pour le porter comme un kilt à hauteur de genoux

En bref,
Pour qui sait y faire,
Le lungi est une garde robe à lui tout seul

C’est l’emblème de l’égalitarisme,
Le symbole des damnés de la terre

On le brandit et on l’agite au milieu des rires
Il est la voix des exploités.

Le lungi est sans conteste
Le vêtement idéal pour une petite branlette.
Une érection intempestive vous encombre-t-elle 

Qu’il vous suffit de passer la main
par le haut ou par le bas
et, même en bonne compagnie,

occupé à poursuivre nonchalamment
une conversation sur la déconstruction
de la métaphysique,

Votre affaire est faite. Mais il y a mieux encore:
lorsque frappe l’idylle, le lungi
se transforme en sac de couchage pour deux.

Un livre de blagues cochonnes, une bonne bouteille de gnôle,
votre bien-aimée dans votre lungi,
Et c’est le paradis sur terre.

Si vous jouez de malchance
et que la mousson évolue en
un déluge biblique

Glissez-vous dans l’eau
et d’une main, invitez l’air à

venir gonfler la voile de votre lungi:
il deviendra votre arche du pauvre.

Quand vous trouverez refuge
En haut d’un arbre
Retirez-le

Tordez-le
Tenez-le à bout de bras

et agitez cet oriflamme de vos tracas

Au nez des étoiles inutiles !

© Olivier Litvine

*Walt Whitman (…), poète américain au souffle puissant qui fonde la poésie états-unienne avec son recueil Feuilles d’herbe (Leaves of Grass)

** En route vers l’Inde (« Passage to India ») : poème de Feuilles d’herbe, qui fait de l’Inde et de son au-delà la destination spirituelle de l’humanité.

***Parodie de « Chant de moi-même », un des poèmes les plus connus de Feuilles d’herbe
Je me célèbre et me chante moi-même,
Et ce que j’affirme, tu l’affirmeras
Car chaque atome qui m’appartient t’appartient aussi à toi.
(I celebrate myself, and sing myself,/And what I assume you shall assume,/For every atom belonging to me as good belongs to you.)

****Beau Brummell (1778 – 1840): célèbre dandy anglais.

***** Kabbadi : variété de lutte pratiquée dans les villages du Bengale.

EN
ODE ON THE LUNGI

for Shawkat and Baby Osman

Grandpa Walt,
allow me to share
my thoughts with you,
 
if only because
every time I read
 
“Passage to India”
and come across
 
the phrase
“passage to more than India”
I fancy,
 
anachronistically,
that you wanted
to overshoot the target
 
by a shadow line
and land in Bangladesh.
 
Lately, I’ve been thinking a lot
about sartorial equality.
 
How far we are from
this democratic ideal!
 
And how hypocritical!
“All clothes have equal rights” –
this nobody will deny
 
and yet, some obviously
are more equal than others.
 
No, I’m not complaining about
the jacket and tie
required in certain places –
 
that, like fancy dress parties,
is in the spirit of a game.
 
I’m talking of
something more fundamental.
Hundreds of millions
of men and women,
 
from the Pacific to Africa
wear the lungi,
 
also known variously
as the sarong, munda, htamain, saaram,
 
pinon, ma’awaiis, kitenge, kanga, kaiki,
or the variant dhoti.
 
They wear it day in day out,
indoors and out.
 
Just think –
at any one moment
 
there are more people in lungis
than the population
of Europe and the USA.
 
Now try wearing one
to a White House appointment –
 
not even you, Grandpa Walt,
laureate of democracy,
will make it in.
 
You would if you
affected a kilt –
but a lungi? No way.
 
But why? – this is the question
I ask all to ponder.
 
Is it a clash of civilizations?
The sheer absurdity of it –
 
the kilt is with “us”
but the lungi is with “them”!
 
Think too of neo-imperialism
and sartorial hegemony,
 
how brown and yellow sahibs
in natty suits
crinkle their noses
at compatriots
(even close relations)
in modest lungis:
 
exceptions only prove the rule,
Sri Lanka, for instance, where
colourful sarongs are party wear,
 
or Myanmar
where political honchos
queue up in lungis
to receive visiting dignitaries.
 
But then, Myanmar dozes
behind a cane curtain,
a half pariah among nations.
 
Wait till it’s globalised:
Savile Row will acquire
a fresh crop of patrons.
 
Hegemony invades private space
as well: my cousin in America
 
would get home from work
and lounge in a lungi –
 
till his son grew ashamed
of dad and started hiding
the “ridiculous ethnic attire”.
 
It’s all too depressing.
But I won’t leave it at that.
 
The situation is desperate.
Something needs to be done.
 
I’ve decided not to
take it lying down.
 
The next time someone insinuates
that I live in an Ivory Tower
 
I’ll proudly proclaim
I AM A LUNGI ACTIVIST!
 
Friends and fellow lungi lovers,
let us organize lungi parties and lungi parades,
let us lobby Hallmark and Archies
to introduce an international Lungi Day
 
when the UN Chief will wear a lungi
and address the world.
 
Grandpa Walt, I celebrate my lungi
and sing my lungi
 
and what I wear
you shall wear.

It’s time you finally made your passage
to more than India – to Bangladesh –
 
and lounging in a lungi
in a cottage on Cox’s Bazar beach
 
(the longest in the world, we proudly claim)
watched 28 young men in lungis bathing in the sea.
 
But what is this thing
(my learned friends,
I’m alluding to Beau Brummell),
 
I repeat, what is this thing
I’m going on about?
 
A rectangular cloth,
white, coloured, check or plaid,
 
roughly 45X80 inches,
halved lengthwise
 
and stitched
to make a tube
 
you can get into
and fasten in a slipknot
 
around the waist –
One size fits all!
 
And should you pick up dirt
say on your seat
you can simply turn it inside out.
 
The hem serves as napkin
to wipe the hands
 
or mouth after a rinse,
taking a deep bow
 
to bring lips to raised
lungi edge: only ensure
 
it’s not raised too high,
especially if you aren’t
wearing underwear.
 
When you are out of it
the lungi can be folded up
like a scarf.
 
Worn out, it has its uses –
as dish rag or floor wipe
or material for a kantha quilt.
 
Or you can let your imagination
play with the textile tube
 
to illustrate the superstrings
of the “Theory of Everything”
 
(vide, the book of this title
by the venerable Stephen Hawking).
 
Coming back to basics,
the lungi is an elaborate fig-leaf,
 
the foundation of propriety
in ordinary mortals.
 
Most of the year, when barebodied
is cool, you can lead a decent life
with only a couple of lungis,
 
dipping in pond or river
or swimming in a lungi
 
abbreviated into a G-string,
then changing into the other one.
 
Under the hot sun
a lungi can become
 
Arab-style headgear
or Sikh-style turban.
 
Come chilly weather
the spare lungi can be
an improvised poncho.
 
The lungi as G-string
can be worn to wrestle
or play kabaddi
 
but on football or cricket field
or wading through the monsoon
 
it’s folded vertically
and kilted at the knee.
 
In short
the lungi is a complete wardrobe
for anyone interested;
 
an emblem of egalitarianism,
symbol of global left-outs.
 
Raised and flapped amidst laughter
it’s the subaltern speaking.
 
The lungi undoubtedly
is the most wanker-friendly garment.
If you are bothered by random erections
 
you can discreetly inveigle your hand
from above or below
even in polite company
 
and while insouciantly carrying on
a conversation on the deconstruction
of metaphysics,
 
just do the needful. And more:
when romance strikes, the lungi
is a sleeping bag for two:
 
a book of smutty jokes, a bottle of hooch
and your beloved inside your lungi –
there’s paradise for you.
 
If your luck runs out
and the monsoon turns into
a biblical deluge
 
just get in the water
and hand-pump air
 
to balloon up your lungi –
now your humble ark.
 
When you find shelter
on a treetop
take it off,
 
rinse it,
hold it aloft –
 
flag of your indisposition –
 
and wave it at the useless stars!

© Kaiser Haq

Raison critique

Photo CCAC North Library
Photo CCAC North Library

FR
RAISON CRITIQUE

“Tout”,
    disait Mallarmé,
“existe
    pour aboutir
à un livre”.

“Vrai,”
    dit le critique –
“y compris
    les livres”.

© Olivier Litvine

EN
A RATIONALE FOR CRITICISM

“Everything,”
    said Mallarmé,
“exists
    to end up
in a book.”

“Quite,”
    says the critic –
“even
    a book.”

© Kaiser Haq

Durga puja

Photo Srijan Kundu
Photo Srijan Kundu

FR
DURGA PUJA

Après les pluies, les inondations refluent
Le ciel étale son immense parachute bleu
Et Mère Durga descend sur terre
Avec ses dix bras pour recueillir son dû.

Les banias* l’inscrivent au concours de beauté,
Les dépenses consenties se lisent sur les visages des babus**
Les femmes font frire nerveusement des sucreries pour les adeptes, les vagabonds
Et les brahmanes grisés qui psalmodient des mantras.

Là où la fête bat son plein, shenais*** et dhols****
Mènent une ronde endiablée où les garçons peuvent bousculer les filles
En toute impunité; chaque année, il est toujours plus d’enfants
Arborant le sourire figé de la déesse impavide.

© Olivier Litvine

*banias: caste des marchands, des négociants et commerçants
**babus: bureaucrates, fonctionnaires, terme devenu péjoratif
***shenais: sorte de hautbois au son aigu
****dhols: tambour bi-peau

EN
DURGA PUJA

After the rains the flood goes into reverse
The sky opens into a huge blue parachute,
And Mother Durga descends upon earth
With ten arms to collect her annual dues.

Banias enter her in a beauty contest,
Debits are etched on the faces of babus,
Women grow edgy frying sweets for devotees, vagrants
And brahmins humming mantras in a stupor.

But where the festival earns its name, shehnais and dhols
Go into orgies, boys for once can jostle girls
With impunity, and every year there are more children
Sporting the unchanging smile of the unconcerned goddess.

© Kaiser Haq

Bangladesh 1971

Photo Shumona Sharna
Photo Shumona Sharna

FR
BANGLADESH 1971

Je me risque enfin à sortir,
Cligne des yeux, le regard coupable
Et me tâte la gorge
Comme si je portais une cravate

L’obscurité enfumée fond comme la peur
Sur la pierre et le cœur des hommes.
Comment, et à partir de quoi, va-t-on désormais produire de l’art?
Les flammes, la mort, puis les cendres consument le feu.

Le sang des condamnés macule notre sommeil,
Comme une question qui suspend la plume au-dessus de la feuille,
Les doigts inhabiles ne trouvent pas la chair qu’ils cherchent,
Mon amour n’est que vapeur et cependant je ne pleure pas.
L’aube s’agite comme une souris; qui donc frappe à la porte?

Saidpur Cantonment, 1972
© Olivier Litvine

EN
BANGLADESH ’71

Venturing at last to go out
I blink at the guilt in the eye
And fumble with the throat
As if there were a tie.

Smoky dusk falls like fear
Over stone and human heart.
How, and with what, shall one create art?
Flames, death, then ash consumes the fire.

Blood of the doomed stains our sleep,
Like a question hangs pen over paper,
Fumbling fingers miss flesh they look for,
My love is vapour, but I don’t weep.
Dawn stirs like a mouse; whose knock is it on the door?

Saidpur Cantonment, 1972
© Kaiser Haq

Le blues de la Buriganga

Photo Magalie L'Abbé
Photo Magalie L’Abbé

FR
LE BLUES DE LA BURIGANGA*

Pas le moral
Dans le centre de Dhaka
Je prends mon temps
Pour me raser et me brosser les dents
Avec un rasoir jetable
Vieux de trois mois,
Je guigne
Les gros titres qui me font signe
Dans la main du crieur de journaux
Comme à un vieux pote;
Dois-je répondre à ces appels?
Auquel?
A « NOUVEAUX SOUPÇONS DE CORRUPTION »
ou
A « SOUPÇONS DEMENTIS »?
Dois-je leur lancer un salut à deux doigts
Comme au bon vieux temps des louveteaux?
Le V de la victoire ou celui de “va te faire voir”! Lequel?
Dois-je me départir d’une partie
De mes maigres ressources
Pour ouvrir ce torchon
A la page Trifouillis-sur-Gange
Et parcourir la litanie prévisible
Des sempiternels problèmes
Des petites villes et des campagnes:   
Femme ostracisée
Ou bien fouettée
Pour cause d’adultère supposé
Ou bien retrouvée déshabillée
Pendue au bout d’un sari fatigué
Aux bamboux du toit noué;
Combines des caïds du coin
Et de leurs nervis
Pour calmer les ardeurs de journalistes trop curieux.
C’est si facile de verser des larmes –
Mais servent-elles à quelque chose?
Peuvent-elles apaiser un esprit intranquille?
Je me dis qu’il est peut-être temps de bouger
Et décide de continuer mon chemin. 
Je chausse mes sandales aux semelles qui battent,
Et les laisse me mener aux eaux noires
De la Buriganga polluée,
Pour y voir les saisons changer.
Les pluies ont cessé,
Ce ciel bleu  
est d’un bleu si pur
Que je ne peux que le regarder fixement, incrédule.

© Olivier Litvine

*Buriganga: (littéralement “vieux Gange”) nom de la rivière qui passe à l’ouest et au sud de Dhaka. D’une importance essentielle pour l’économie de la capitale du pays (16 millions d’habitants), elle est réputée pour sa pollution extrême.

EN
BURIGANGA BLUES

Down on my luck
In downtown Dhaka
I take my time
Brushing teeth, shaving
With three-month old
Throwaway razor,
Catch up with headlines
Waving at me
From a newboy’s hand
As if I’m an old buddy:
Should I wave back?
At which?
RENEWED ALLEGATIONS OF CORRUPTION
Or
ALLEGATIONS TRASHED?
Or offer a two-fingered salute
In remembrance of Wolf Cub days?
V for victory, or U for Up Yours! Which?
Or should I part with a part
Of my dwindling resources
On a copy of the rag
And open at Mofussil News
And predictable samples
Of perennial problems
In small town and countryside:
Woman sent to Coventry
If not whipped
For alleged adultery
Or found en déshabillé
Hanging by a tatty sari
From bamboo rafters;
Power play of local honchos
With gangs of goons
To straighten out nosy newsmen.
It’s so easy to shed tears –
Are they any use,
Can they salve an uneasy spirit?
Wondering if any movement can be viable
I decide to move on, slip feet
Into sandals with flapping soles,
Let them drag me to the black waters
Of the polluted Buriganga river,
Watch the seasons turn.
The rains have stopped,
The blue sky
Is such a pure blue
I can only stare in disbelief.

© Kaiser Haq

Le tournant – Dacca 25 mars 2006

Illustration Nitun Kundu
Illustration Nitun Kundu

FR
LE TOURNANT – DHAKA 25 MARS 2006

(à mes camarades maquisards)

La lumière soyeuse de l’après-midi
File sous la pointe
des aiguilles minuscules
tandis que les horloges remontées
se raclent la gorge
Et crachent l’heure.

Une ombre nostalgique
Assombrit notre regard:
le crépuscule avance rapidement
et laisse entrevoir des mains qui se touchent
et des baisers volés

Nous n’avons pas cette chance:
nous autres cyniques romantiques
qui feignons l’insouciance,
et parlons de realpolitik,
nous autres – soyons francs -
qui sommes de vrais petits cons.

Après les habituels
comestibles trop frits
les blagues douteuses, le thé sirupeux,
la partie de poker à trois cartes
Et les cigarettes, encore et toujours les cigarettes,

Qui aurait pu penser
Que l’Histoire
Allait se mettre à nous assaillir –
Voilà qui sonne bien solennel
mais comment l’exprimer autrement ?

Alors qu’on se faufilait avec précaution
le long des barricades improvisées
pour rentrer à la maison sous des ciels d’explosions
Au milieu des corps sans vie
Le choix suprême -
Combattre ou fuir -
S’imposa à nous avec son regard fixe de gorgone.

Ce regard, nous l’avons renvoyé, nous avons refusé d’être pétrifiés,
et nous avons juré (la peur au ventre)
de nous battre jusqu’à ce que tous soient libres.
C’était exactement une demi-vie biblique en arrière
Et ce jour-là encore
On aurait dit que c’était hier.

© Olivier Litvine

NdT : La Guerre d’indépendance du Bangladesh débuta le 25 mars 1971, suite à la  sanglante répression à laquelle s’était livrée l’armée pakistanaise à l’encontre de la population civile.

EN
DATELINE, DHAKA, 25 MARCH 2006

(To my fellow Freedom Fighters)

Silken afternoon light
Slips through the fingers
Of minute hands
As wind-up clocks
Clear their throats
And spit out the hour.

A wistful shadow
Clouds our eyes:
Swiftly gathering dusk
Suggests linked hands
And stolen kisses;

No such luck for us:
Cynical romantics
Pretending insouciance,
Talking realpolitik,
And – let’s face it –
Regular wankers.

After the usual
Overfried comestibles,
Sick jokes, syrupy tea,
Round of three-card poker
And cigarettes, cigarettes, cigarettes,

Who’d have thought
We’d be waylaid
By History –
Sounds portentous
But how else to put it?

As we picked our way
Around improvised barricades
To reach home under exploding skies,
Amidst slain bodies
The ultimate choice –
Fight or flee –
Fixed us in a gorgon stare.

We stared back, unpetrified
(Though scared) and vowed
To fight till all were free.
It was precisely
Half a biblical lifetime ago
Though on this day once again
It feels like it was yesterday.

© Kaiser Haq

(Note: The Bangladesh independence war started after the Pakistan Army’s bloody crackdown on civilians on 25 March 1971.)

Retraite pour écrivains

Photo Graham Lees
Photo Graham Lees

FR
RETRAITE POUR ÉCRIVAINS

Pour Anne, Carole, Di, Eleonore

La première semaine sous le soleil souriant, les ciels bleus et les nuages moutonneux
Nous sommes des innocents au paradis, nous allons dans les livres à la chasse aux noms
des arbres et des oiseaux, nous faisons de longues promenades,
nous mangeons comme des ogres, ricanons comme des collégiens dissipés,
assistons au service religieux dominical dans une église classée monument historique,
et admirons les pierre gravées et les allusions contenues dans le prêche.

Au début nous ne remarquons pas le changement de temps, puis quand c’est le cas
Nous nous disons  que cela ne va pas durer – mais cela se met bel et bien à durer.
Nous nous réfugions bon an mal an à l’intérieur et découvrons que

Les apparences sont trompeuses, que les choses ne sont pas que ce qu’elles sont.
Le taxi local sert également de corbillard ;
Selon le rôle qui est le sien, le chauffeur chantonne
Le dernier tube à la mode ou un Te Deum.
Le maître des lieux est un flic, et quand nous nous montrons
Mutuellement nos versifications
Rien ne l’empêcherait de nous arrêter pour outrage public à la pudeur.

La vallée qui s’étale comme une queue de paon et
La musique New Age du murmure incessant de la rivière
offrent matière visuelle et sonore à notre contemplation :
les anciens Pictes qui habitent nos cavernes en sous-sol,
barbouillés de guède, se lancent dans des raids,
assoiffés de sang. Les corps des comédiens
itinérants arrêtés arbitrairement
pendent aux branches
où tard le soir chantaient les doux oiseaux.
Une fille du village traverse la rivière à pied
en vacillant sous le poids d’un barbu
dément et bourré au vin blanc. La Reine Victoria
joue au touriste et susurre : « Intéressant ».

La troisième semaine, nous avons trop écrit.
Certains se mettent à avoir des hallucinations,
Rien de grave, juste deux ou trois souris
Qui se promènent sur le plancher, mais une fois que cela commence,
Qui sait où cela s’arrête ? L’univers,
Disait Berkeley, est le produit d’une hallucination divine.
Je sais aussi ce que disent certains physiciens
Hétérodoxes, mais n’avons-nous pas
Suffisamment affaire avec notre univers, avec notre vie,
Avec un mois dans un monastère dédié à la créativité ?
« Comment ça? », j’entends déjà le ton hautain et la raillerie,
“Pourquoi une telle pusillanimité chez les défenseurs
du Verbe » ?

Arrête ton char, mon pote,
Nous avons fait ce qu’il fallait, nous avons prié –
Même les plus athées et agnostiques d’entre nous –
Pour les Fidji, le Zimbabwe, le Kosovo et l’Erythrée.
Nos runes mystiques n’ont pas le pouvoir d’étancher le sang,
Nos vers, si libres soient-ils, ne libérerons
aucune nation, non plus qu’ils n’influeront sur la météo.
Bientôt, nous ferons nos valises, nous descendrons l’escalier
En colimaçon avec nos sacs, en opérant une rotation à 360°,
Nous règlerons nos verres de sherry, et nous nous ferons la malle.
Nos poèmes, eux, atterriront sur le bureau de nos éditeurs blasés.

Château de Hawthornden, Ecosse, juin 2000
© Olivier Litvine

EN
WRITERS’ RETREAT
For Anne, Carole, Di, Eleonore

The first week of cheery sun, blue sky and fleecy clouds
we are innocents in paradise, eagerly hunt names
in books on trees and birds, go on long walks,
eat like horses, giggle like naughty schoolgirls,
then sit through Sunday service in a heritage church
admiring stone carvings and the sermon’s allusions.
Some of us write poems about these things.

We don’t notice the weather turning, and when we do
say it can’t last – but it can – it does.
Indoors willynilly we turn inward and find
nothing’s quite what they seem, or not just that.
The local taxi doubles as a hearse;
depending on its role the driver hums
a chart topper or tedeum.
The local Earl’s a copper, and as we show
each other our things in verse
could take us in for indecent exposure.
The glen that spreads itself like a peacock’s tail,
the river gurgling New Age music round the clock
offer other sights and sounds for our contemplation:
the ancient inhabitants of our basement caves
made up in woad set off on raids
screaming for blood. Gypsy players
pounced upon without warning
are made a display, hanged from boughs
where late the sweet birds sang.
A village lass wades across the river
staggering beneath the weight of a bearded
weirdo fattened on sack. Playing tourist
Queen Victoria mutters: “Interesting.”

By the third week we’ve written ourselves out.
Some have begun to hallucinate,
nothing serious, just a couple of mice
traipsing across the floor, but once it starts
who can tell? The universe,
thought Bishop Berkeley, is God’s hallucination.
I know what some maverick
physicists are saying, but isn’t
our universe enough, and one lifetime
and one month in this creative monastery?
“What!” I can hear the lofty toned jeer,
“Why such pusillanimity in the guardians
of the word?”
Come off it, mate,
we’ve done our bit, prayed –
even the atheists and agnostics among us –
for Fiji, Zimbabwe, Kosovo, Eritrea.

Our mystic runes can’t staunch blood,
our verse, however free, won’t liberate
any nation, or mend the weather.
Soon we’ll pack, lug our bags down
the corkscrew stairs, turning 360 degrees in the process,
pay for the sherry we’ve consumed, and bugger off,
and our poems will be on their way to jaded editors.

Hawthornden Castle, Scotland. June 2000
© Kaiser Haq

Le ciel lointain

Photo Mona Mijthab
Photo Mona Mijthab

EN
LE CIEL LOINTAIN

[Conte *hajong]
Pour Rafiq Azad

Il fut un temps où l’azur illimité n’était pas à
Une distance illimitée. En fait, l’azur flottait assez
près de la terre, si près que, parfois, on pouvait le toucher. Et la nuit,
le ciel assoupi s’affaissait et s’approchait encore davantage.
Un matin, alors qu’il faisait encore noir, une vieille femme
Balayait sa cour. Le ciel était si bas qu’elle
le heurta de sa tête. La vieille, dont l’irascibilité fut exacerbée par l’intempestif contact, frappa des coups avec son balai, folle de rage.

Soudain se produisit une étrange chose. Le balai ne cogna pas contre le
ciel. Là où se trouvait autrefois le ciel il n’ y avait maintenant plus que le vide.
Quand vint le jour, les enfants qui sortaient de leurs huttes constatèrent avec
stupéfaction que le ciel, hier si proche et si familier, était devenu si infiniment lointain.
Jamais plus il ne se rapprocha de la terre, de peur d’être souillé par un coup de balai.
En effet, comment faire confiance aux humains ?

© Olivier Litvine

*les Hajong sont une des nombreuses populations tribales qui vivent au Bangladesh. Ces groupes ethniques d’origine mongole représentent environ 1% de la population.

EN
THE DISTANT SKY
[a Hajong Folk Tale]
for Rafiq Azad

There was a time when the limitless azure of the sky wasn’t
at a limitless distance from us. In fact it used to hover quite
close to earth, so close that at times one could touch it. And at
night the somnolent sky sagged and came even closer.
One morning, when it was still dark, an old woman began
sweeping her courtyard. The sky was so low that her head
brushed against it. The irascibility of old age was exacerbated
by the sudden contact, and in a fit of rage she struck out with
her broom.

But a strange thing happened. The broom didn’t strike the
sky. Where the sky used to be there was only empty space.
When it became light the children who came running out of
their huts were astonished to see that the sky, so familiar and
close only the day before, had become infinitely remote. It
never came close to earth again, lest it be defiled by the touch
of a broom. After all, there was no trusting humans.

© Kaiser Haq